Qui est Saras Sarasvathy ?
Saras Sarasvathy est une chercheuse en entrepreneuriat, ancienne entrepreneuse elle-même, qui a mené sa thèse sous la direction d'Herbert Simon — prix Nobel d'économie et pionnier de la rationalité limitée. Cet ancrage est décisif : il confère à l'effectuation une rigueur méthodologique rare dans un champ souvent dominé par des récits inspirationnels. Avant de formaliser sa théorie, Sarasvathy était insatisfaite du modèle dominant qui présentait l'entrepreneur comme un visionnaire saisissant une opportunité et exécutant un plan prédéfini. Elle a décidé d'observer empiriquement comment les entrepreneurs qui réussissent raisonnent réellement.
L'étude fondatrice : écouter penser des entrepreneurs experts
Pour dépasser les récits mythologisés, Sarasvathy a conçu un protocole rigoureux. Elle a sélectionné des entrepreneurs relativement anonymes — entre 27 et 45 selon les sources citées par Dominique Vian dans *Effectual Impact* et *Tous innovateurs* — ayant chacun connu plusieurs réussites entrepreneuriales avérées. Ce choix délibéré évite le biais de la notoriété : les principes observés sont liés à l'action réelle, pas au mythe. Elle les a ensuite invités à « penser à voix haute » face à des problèmes concrets d'entreprise.
Elle choisit 45 entrepreneurs relativement anonymes mais ayant chacun connu plusieurs réussites entrepreneuriales indéniables. En les écoutant, elle identifie cinq principes que ces entrepreneurs appliquent systématiquement, sans en être nécessairement conscients.
— Dominique Vian, *Effectual Impact*
Ce que Sarasvathy a découvert est contre-intuitif : aucun de ces entrepreneurs ne partait d'un objectif fixé pour planifier les ressources nécessaires. Ils opéraient à rebours — ils partaient de ce qu'ils étaient, de ce qu'ils savaient faire, des personnes qu'ils connaissaient, et construisaient à partir de là. L'objectif n'était pas le point de départ ; il émergeait du processus.
Il a été mis en lumière que pour la plupart, ces entrepreneurs expérimentés ne suivaient pas du tout une démarche prédictive mais qu'ils avaient recours à un tout autre type de raisonnement.
— Dominique Vian, Christophe Sempels, Mélanie Ciussi, *Tous innovateurs*
La logique effectuale : moyen-effet contre fin-moyen
Sarasvathy nomme cette logique effectuation, par opposition à la causation — la logique classique de type « fin-moyen » (je définis un objectif, j'analyse le marché, je planifie les étapes, je lève des ressources). La logique effectuale est une logique « moyen-effet » : je pars de ce que j'ai sous la main, j'explore ce que ces moyens permettent de faire, et je co-construis des objectifs avec les parties prenantes qui s'engagent en cours de route. Pour aller plus loin sur cette opposition, voir effectuation vs causation.
Les quatre questions pour inventorier ses moyens
L'un des apports opérationnels majeurs de Sarasvathy est de proposer quatre questions pour mettre en pratique le principe de départ-des-moyens (qu'elle nomme *bird-in-hand* — ce que vous avez déjà en main). Ces quatre questions permettent à n'importe qui d'inventorier ses ressources réelles avant d'agir :
- Qui sommes-nous ? — identité, valeurs, expériences, positions sociales et professionnelles, ce qui nous rend distinctifs.
- Que savons-nous ? — compétences, expertises, savoir-faire techniques ou relationnels, connaissances formelles et informelles.
- Qui connaissons-nous ? — réseau accessible, communautés d'appartenance, institutions auxquelles on est lié.
- Que pouvons-nous faire ? — actions concrètes à portée immédiate, croisement des trois réponses précédentes.
Ces quatre questions s'appliquent à un individu comme à une équipe. À l'échelle collective, l'exercice est particulièrement puissant : chaque membre enrichit la carte des moyens disponibles, et l'intersection révèle des capacités souvent sous-estimées. Dans la méthode *Effectual Goals* développée par Vian, elles constituent l'étape centrale qui relie le présent aux futurs souhaités. C'est un exemple concret de l'approche effectuale en action.
Ce que Sarasvathy change fondamentalement
L'apport le plus radical de Sarasvathy n'est pas une technique mais une conviction : entreprendre n'est pas un don inné. C'est un ensemble de comportements identifiables, transmissibles, reproductibles. La théorie de l'effectuation repose sur ce postulat. En décrivant précisément la cognition des entrepreneurs qui réussissent — ce champ qu'on appelle la *cognition entrepreneuriale* — Sarasvathy ouvre la voie à une pédagogie de l'entrepreneuriat fondée sur des preuves empiriques.
Dominique Vian et ses partenaires ont traduit cette conviction en vingt ans de pratique terrain, depuis 2003, avec l'INSEAD, des dirigeants, des PME et des entrepreneurs : six méthodes reproductibles ont été formalisées à partir des comportements effectuaux. Le message est direct — ni hasard ni planification exhaustive : des comportements spécifiques permettent d'agir dans l'incertitude.
Entreprendre, ça s'apprend et vous pouvez le reproduire. Il existe des comportements spécifiques qui vous permettent d'agir sans tout planifier et sans pour autant procéder à une marche au hasard.
— Dominique Vian, *Effectual Impact*
À retenir aussi : innover et entreprendre répondent à la même logique. Comme l'écrivent Vian, Sempels et Ciussi dans *Tous innovateurs*, l'innovation n'est pas réservée aux génies ni à une élite — elle repose sur des méthodes transmissibles que tout le monde peut acquérir, comme un muscle que l'on développe par l'exercice. Ce parallèle entre décider dans l'incertitude et innover est l'un des fils conducteurs de toute la pensée effectuale issue des travaux de Sarasvathy.
Innover n'est ni un don ni un privilège de classe. Au contraire, cela peut s'apprendre. Mieux, à l'instar d'un muscle qui se développe par l'exercice, l'art d'innover peut se perfectionner par la pratique.
— Dominique Vian, Christophe Sempels, Mélanie Ciussi, *Tous innovateurs*